Comment rencontrer les gens qui changent nos vies: Dorul, ce qu’il faut payer pour le bonheur passé (3/3)

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Etudes de Matisse pour La Blouse Roumaine

            Il pensait à moi, je pensais à lui. Peu importe ce que chacun faisait de son côté et avec qui. Il y avait des mails qui passaient de la Belgique à la Bucovine, qui finissaient par être lus en Pologne avec une réponse qui partait vers Bucarest, puis vers les Canaries… Toujours avec la digne poésie qui caractérisait nos échanges.

            La fin de l’été a annoncé le décompte impatient des jours avant de se retrouver…  « Mais-quand-est-ce-que-tu-arrives », « mais-quand-est-ce-qu’on-se-voit »… Et puis… Plus rien. Une douche glacée. Ou pire. Plus d’air dans les poumons. Deux phrases assassines bêtement reçues par mail qui annoncent la fin des nuits passées enlacés. Deux phrases qui prennent soin de laisser intacts certains mystères de la vie de mon amant. Même dans cette tourmente annonçant la fin, nous avions encore réussi à voler quelques nuits après l’été… mais sa réalité a fini par rattraper notre histoire une bonne fois pour toutes.

            Il y a deux ans, l’hiver est donc arrivé dans ma vie bucarestoise avec des nuits encore un peu plus longues et sombres qu’elle ne l’étaient déjà. Je me demandais si mon amant de l’Allée de la Victoire n’avait pas gardé jalousement la belle personne que j’étais pour ne me laisser qu’une ombre de moi-même, végétant entre les congères des rues enneigées. Il y a eu un ou deux cafés « pour faire comme si on était amis ». Il y a eu un dîner, un dimanche de janvier rayonnant de soleil, comme seul Bucarest sait les faire. Mais tout ça sonnait tellement faux.

            On ne rend pas en quelques lignes les délices de certains sentiments. On ne rend pas compte non plus du désarroi qui surgit quand ils disparaissent soudainement. Du moins, on n’en rend pas compte dans la plupart des langues. Parce que le roumain, lui, arrive à mettre le délice et la douleur dans un même mot: le dor. Le dor, c’est le trait le plus beau et le plus marquant de l’âme roumaine. C’est le plus beau trésor du pays. Il est dans l’âme de chaque roumain qui écoute encore battre son coeur. Il s’agit d’une « chose » intraduisible car aucun mot ne permet de rassembler une telle foison de sentiments: « nostalgie déchirante, désir d’aimer ou chagrin d’amour, ou bien calme métaphysique devant l’inexorable ou même, parfois, besoin de l’être de se confondre avec l’univers, le dor n’est qu’une aspiration de l’âme vers quelque chose qu’elle ne possède pas, une nostalgie qui rattache sans cesse le concret à l’abstrait, le limité à l’infini, l’amour physique à l’amour spirituel, l’amour des hommes à l’amour du monde ». (Petru Comarnesco: 1967).

« C’est peut-être le sentiment le plus déchirant et la douleur sans remède si l’autre personne ne vous désire pas ou le sentiment le plus heureux si vous vous savez attendu par elle. » (Cornel Ilie sur avonspaceblog.ro) 

« Si tu as le dor de quelqu’un, dis-lui. Même si vous n’avez plus parlé depuis longtemps, et même si il/elle ne te répond plus. Ou pas dans l’immédiat du moins. Mais si tu as le dor de quelqu’un, cela signifie que cette personne, à tes yeux, est quelqu’un de spécial, quelqu’un de bon, avec tous ses maux et ses défauts, afin de lui rappeler qu’une personne pense du bien de lui. Tu verras, quand tu prononces la formule « mi-e dor de tine » [j’ai le dor de toi], le dor  s’apaise un peu… » (Pr. Dumitru Stăniloae sur http://www.orthograffiti.ro/141/ce-este-dorul/ )

“Mi-e dor”: traduit de façon simplette par « tu me manques ». Comment peut-on mettre le désir et la nostalgie dans un seul et même mot?

             On le peut quand on a été contaminé par le dor. Avant de connaître ce terme, j’appelais ça en riant « la mycose de l’espoir »: une maladie qui rend triste, mais avec le sourire, parce qu’on ne peut s’empêcher de repenser au passé et qu’on attend un futur qui le ramènerait ce bonheur au temps présent. Je repense à l’attitude de mes amis occidentaux, ou encore mes amis roumains qui n’écoutent plus battre leur coeur et qui affirment qu’un jour, mon amant de l’Allée de la Victoire sera remplacé par un autre amant, d’une autre rue. Je trouve ça terriblement triste cette idée de remplacer les gens. Ca veut dire que l’on peut se passer des personnages que l’on croise sur notre chemin? Qu’au final,  on pourrait se construire et vivre seuls? Je préfère mon dor. Chaque personne qui change notre vie amène un petit quelque chose de spécial, il ou elle consolide les fondations de la personne que l’on devient. Certains apportent des plus grandes pierres que d’autres, des plus belles ou des plus solides, mais chacune est importante. Donc, je ne crois pas à la théorie du « ça passera avec la distance », et encore moins « avec un autre ». C’est ridicule. Le temps peut éventuellement transformer les sentiments mais ils résistent eux aussi à leur façon. Les vrais sentiments évoluent mais ils résistent. Le dor est incurable.

            C’est une maladie que dans ma folie de slavitude, je me félicite d’avoir attrapée même si certains jours, il m’arrive de perdre toute force physique tellement le manque ronge. Quoiqu’il arrive, mon amant de l’Allée de la Victoire m’aura refilé le dor. J’en suis sûre parce que lui-même en était très atteint. Il l’est sûrement toujours, c’est un vrai Roumain. Finalement, c’est un assez beau cadeau, même s’il est douloureux. Il m’a fait un peu plus roumaine en m’octroyant ce passeport émotionnel.

            Ah, Bucarest. Toi et ton dor. Toi qui m’amène des surprises toujours inattendues à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. C’est une des raisons secrètes pour lesquelles je reviens toujours vers toi. J’ai de nouveau laissé une bouteille pleine des Larmes d’Ovide devant la porte de mon amant de l’Allée de la Victoire. Avec une carte sans signature, mais pleine de dor. Je sais que malgré l’anonymat du présent, il sait que c’est moi, et que je suis de retour dans tes rues mon cher Bucarest. Alors prépare une belle suite à ma passion roumaine.

« Dans le dor une personne vit la valeur éternelle de la personne aimée. Elle est loin, mais elle n’a pas cessé d’exister pour autant. »

(Pr. Dumitru Stăniloae sur http://www.orthograffiti.ro/141/ce-este-dorul/În dor, o persoană trăieşte valoarea eternă a persoanei iubite. Ea e departe, dar n-a încetat să existe cu totul.

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